Le corps et le yoga : négation ou adoration ?
Corps yoguique, corps instrument
Dans La Voie de la Paix intérieure*, B.K.S. Iyengar retrace son cheminement sur la voie du yoga tout en proposant une synthèse de ses grands principes philosophiques.
Au fil de ma lecture, j’ai été touchée par la vision que le maître indien entretenait avec son corps. A bien y réfléchir, nous avons toutes et tous à composer avec notre corps. Ce véhicule qui nous transporte du point de départ au point final. Entité unique composée de muscles, de chair, de sang, d’os, de nerfs et de tissus. Ce corps qui nous échappe lorsque surgit la maladie ou la fatigue. Ce corps que nous habitons et ressentons à chaque seconde, réalité tangible soumise tout au long de notre vie au principe de transformation.
« Le corps physique n’est pas une chose séparée de notre esprit et de notre âme. Nous ne sommes pas censés négliger ou nier notre corps, comme certains ascètes le suggèrent. Nous n’avons pas non plus à devenir obsédés par notre corps, notre soi mortel. Le but du yoga est de découvrir notre Soi immortel. La pratique du yoga nous apprend à vivre pleinement – physiquement et spirituellement – en cultivant chacune des différentes enveloppes ».
B.K.S. Iyengar
Ce propos a fait naître en moi une intense réflexion - que je mène encore actuellement - sur la façon dont nous appréhendons notre corps au quotidien, tant dans sa dimension matérielle que symbolique.
Durant la pratique du yoga, certaines fulgurances peuvent advenir. Des moments - terriblement douloureux ou extrêmement libérateurs - durant lesquels l’individu prend conscience de tout ce qu’il a fait « endurer » au corps. De vieilles douleurs se ravivent, des tensions naissent là où ne les attend pas. Peu importe la manière dont l’individu a vécu et habité son corps : la pratique du yoga la fera probablement voler en éclats.
“Ce n’est pas que le yoga soit la cause de toute cette douleur ; la douleur est déjà là [...]. Lorsque vous commencez le yoga, les douleurs non reconnues viennent à la surface.”
Nous pourrions penser que la question de la juste place à accorder au corps est un débat moderne. Que ce sont nos rythmes de vie contemporains faits de courses contre la montre, de quotidiens surchargés et de sur-sollicitation mentale qui nous conduisent à revisiter le rôle et l’importance du corps. Mais à penser ainsi, nous ferions fausse route.
Il y a plusieurs millénaires, dans les confins de l’Inde ancienne, de nombreux ascètes promouvaient la négation du corps : négligence délibérément leurs besoins ; mises à l’épreuve quotidienne ; refus de porter la moindre considération à cette réalité concrète et manifeste.
L’idée était de développer les siddhis, pouvoirs et dons extraordinaires.
Ces techniques de mortification permettaient, selon certains, d’atteindre l’immortalité. L’exemple bien connu est celui des renonçants ou sramanas, apparus vers le Ve siècle de notre ère. Ce groupe de méditants itinérants pratiquaient des austérités inconcevables telles que la pénitence de la chauve-souris qui consistait à rester les pieds suspendus à la branche d’un arbre. Il pouvait également s’agir de fixer continuellement le ciel ou de rester sous le soleil.
Exemple de représentation de la chauve-souris
Rama pénètre dans la forêt des sages, Extrait du Ramcharitmanas de Tulsidas (1532-1623), Inde, Jodhpur, env. 1775
Sur le plan spirituel, ces pratiques de mortification - dont certaines peuvent être considérées comme les vestiges des asana, les postures de yoga - étaient perçues comme des moyens de transcendance de la réalité matérielle, voies d’accès à des vérités secrètes.
Bien plus tard, sous l’influence de différentes disciplines venues de l’Occident, le rapport au corps change. Au début du XXe siècle, alors que le pays étouffe sous l’emprise de son colonisateur, le yoga sert les mouvements indépendantistes : le corps yoguique n’est plus un corps contrit. Il devient un corps guerrier, puissant, combatif. Un corps capable d’écraser l’Ennemi.
C’est en particulier le mouvement culturiste qui définira les nouvelles dimensions – et limites – du yoga : le voici progressivement aseptisé – pour ne pas dire « vidé » – de ses aspects philosophiques et spirituels.
Réduit à une forme de gymnastique posturale.
Cette transformation a été en grande partie rendue possible grâce au développement de la photographie qui a permis de jeter un regard nouveau sur le physique masculin indien :
The phenomenon of international posture-based yoga would not have occurred witout the rapid expansion of print technology and the cheap, ready availability of photography. Furthermore, yoga’s expression through such media fundamentally changed the perception of the yoga body and the perceived function of yoga practice. These propositions rest on the assumption that photography is by no means an objective medium refecting what is simply ‘here’ but an active structuring process through wich society and ‘reality’ are themselves emdowed with meaning. (…) The yoga body was not an apparition ex nihilo, nor without precursors, but in a very clear way the photographic and naturalistic representation of the (generally male) physique performing yoga postures facilitated the creation and popularization of a new kind of body, culturally located within the Hindu renaissance and world physical culturism.
Mark Singleton, Yoga Body. The Origins of Modern Posture Practice, Oxford University Press, 2010
Parmi les grandes figures de ce yoga physique et postural figure Swami Kuvalayananda (1883 - 1966).
Il avait élaboré, avec l’aide du gouvernement indien, un projet d’éducation physique par le yoga. Ce programme était fondé sur les pratiques posturales (asanas) et respiratoires (pranayama). Ce projet a notamment servi les premières recherches scientifiques menées sur la dimension thérapeutique des postures de yoga. Son programme fut par la suite largement décrié :
“During the 43-year sad history of Yoga from 1928
to 1971 when Yoga was confused with physical
education by the yoga gymnasts, including the
official yogin at the Government level, it became
imperative to call a halt to these quixotic official
adventures in the field of Yoga”
Facts about Yoga, Sri Yogendra, 1971:169
Les contorsions impressionnantes, la capacité à contrôler le souffle ou à arrêter les battements du cœur étaient autant de pouvoirs « surnaturels » rattachés à un système de pratiques ancestrales. Un argument idéologique de poids dans un contexte politique non moins pesant. Redonner son éclat à l’identité indienne. Argument par rapport auquel nous se saurions être dupes : le point de départ et d’arrivée du yoga est une quête spirituelle à laquelle le corps physique ne peut représenter qu’un instrument.
« Dans ma vie, j’ai fait de nombreuses démonstrations de yoga dans le monde entier, dans l’espoir de le rendre plus populaire. Bien qu’il se fût agi là de présenter l’art du yoga, il faut savoir que l’essence du yoga n’a rien à voir avec une exhibition extérieure mais avec une éducation et un affinement intérieurs. Le yoga est merveilleux autant que divin ».
« La vérité, c’est que bien que votre corps naisse, vive et meurt, vous ne pouvez apercevoir le divin que par l’intermédiaire du corps ».
B. K. S. Iyengar
Le yogi Selvarajan Yesudian exécutant des postures de culturisme et de contrôle musculaire (1958)
Impossible de nier l’évidence : tout part de l’expérience du corps.
Accepter le rôle d’intermédiation nécessaire mais non suffisant que le corps physique endosse dans la pratique du yoga. Parce que l’esprit est incarné, au sens littéral du terme : in-carné, dans la chair, une réalité essentielle.
“le corps est l’arc, la posture est la flèche, l’âme est la cible”.
B.K.S Iyengar
Le corps yoguique : un nouveau “corps-capital”
La suite de l’Histoire, nous la connaissons : l’Inde retrouve sa dignité, fascine un Occident matérialiste en perte de sens, exporte au-delà de ses frontières une « nouvelle » mouture du yoga. Jusqu’à son inéluctable glissement sémantique : pour les néophytes, “yoga” est posture. Discipline du corps et pour le corps.
Mais évoquer les relations entre corps et yoga m’incite à mettre en lumière un autre phénomène, très contemporain : celui de la surexposition des corps.
J’y vois le résultat d’un ensemble de paramètres liés aux récentes transformations de notre monde : d’une part, le développement et l’utilisation massive des réseaux sociaux, nouvelles terres d’exploration de tous les narcissismes et de la déresponsabilisation ; d’autre part, un renversement axiologique du discours politique et médiatique à l’égard des pratiques de “développement personnel” – dans lesquelles a étonnamment été rangé le yoga. Ce renversement opère plus particulièrement au sein des sociétés occidentales, modelées depuis bien trop longtemps par la pensée individualiste/capitaliste/validiste. Ce contexte génère une exposition massive, excessive et absurde du corps de personnes se revendiquant pratiquantes de yoga.
Depuis la vision néolibérale, cette surexposition des chairs représente un argument marketing juteux : il est extrêmement vendeur de donner à voir sur Instagram la photo d’une jeune femme, taille mannequin, parée d’un jogging moulant couleur chair ou d’un homme musclé et torse nu sur une plage en pleine réalisation de Sirsasana - la posture de challenge par excellence. Il est en revanche moins excitant – et in fine moins rentable – de montrer une femme d’une soixantaine d’années, assise en tailleur, les yeux fermés, en pleine pratique méditative.
Force est de constater que le néolibéralisme aura finalement réussi à faire du corps yoguique un objet de consommation à part entière, le rabaissant ainsi à une sorte de ‘corps-capital’ sur lequel l’individu doit impérativement (sur-)investir.
Surinvestissement du corps, non par souci hygiéniste ou culturiste, mais pour motif économique. Le corps est un objet d’adoration tant qu’il sert et soutient la vision capitaliste selon laquelle le yoga est une pratique de bien-être impliquant un façonnement individuel et physique - surtout physique.
“En valorisant le travail sur soi au détriment du changement social, la discipline se fait aujourd'hui l'ambassadrice volontaire ou involontaire d'une certaine vision du monde, qui fait notamment porter aux individus la responsabilité de composer avec les exigences extrêmes du capitalisme contemporain par le recours à des «techniques de soi», neutralisant par là même toute réflexion systémique et toute tentative de remise en question du système économique lui-même”.
Zineb Fahsi, à l’occasion de la parution de son essai Le yoga, nouvel esprit du capitalisme
Quelques exemples de photos de comptes Instagram sur le Yoga
La boucle est bouclée : si la culture physique n’avait pas au préalable remodelé l’image du yoga en une discipline exclusivement corporelle, la stratégie marketing actuelle n’irait pas dans le sens d’une surexposition du corps. Une telle évolution témoigne du fait que le yoga est, comme toute discipline, une pratique mouvante, évoluant au gré des changements sociétaux et aspirations du monde, et dont nous ne saisissons, en définitive, qu’une infime réalité.
Il est temps d’agir
« [L]e corps est le lieu de centration de l’identité contemporaine. Le paradoxe est là : croire dans un destin par le corps, investir dans cette matière malléable pour projeter la maîtrise de la vie, la pérennité du sujet, la réalisation de soi ».
Isabelle Quevel, La surnature du sportif d’élite : corps entraîné, corps dopé, corps augmenté
Pour l’heure, si cette vision du yoga s’impose, répondant aux platitudes dérisoires de la « culture mainstream » elle se doit de fonctionner avec les mêmes codes et outils. Le premier de tous étant le culte de l’apparence. Se faisant, le yoga s’offrira alors comme l’une des armes massives de l’Idéologie unique –” Rentabilité” – portée par le Tyran Néo-capitalisme.
Si l’Art est avant tout politique, nous sommes toutes et tous invités·es, en tant que maîtres·sses de yoga, écrivains·es, musiciens·nes, artistes plasticiens·nes, photographes, danseurs·ses, Poètes, esthètes et visionnaires en tous genres, à nous saisir de cette question afin d’en finir avec le « corps-capital ».
Sources :
Debra Diamond (dir.), Yoga, L’Art de la transformation. 2500 ans d’histoire du yoga, La Plage, 2017.
Zineb Fahsi, Le Yoga, Nouvel esprit du capitalisme, Textuel, 2023. Voir aussi : https://www.slate.fr/story/241555/bonnes-feuilles-yoga-nouvel-esprit-du-capitalisme-zineb-fahsi-editions-textuel
Aurobindo Ghose, Guide du yoga, Albin Michel, 2007.
B.K.S. Iyengar, La voie de la paix intérieure. Libérez le potentiel créatif de la vie, J’ai lu, 2010.
Isabelle Queval, “L'industrialisation de l'hédonisme. Nouveaux cultes du corps : de la production de soi à la perfectibilité addictive”, dans Psychotropes 2012/1 (Vol.18) 2012/1 (Vol. 18), p. 23-43.
Mark Singleton, Yoga Body. The Origins of Modern Posture Practice, Oxford University Press, 2010.