“To Whom the Bird should speak?”de Manish Pushkale

Chers lecteurs, chères lectrices,

Presque trois mois sans écrire ici, c’est inadmissible !

Pourtant, ne croyez pas que je me sois tournée les pouces…. J’ai planché… oh, ça oui ! Beaucoup planché ! Pour mes cours de yoga, d’abord : des partenariats à renouveler, un nouveau planning de cours à mettre en place pour la rentrée de septembre, des cours à assurer avant de pouvoir m’accorder une pause estivale (et bien que le rythme ait ralenti depuis deux jours, ce n’est pas terminé…). Côté recherche, un gros travail d’analyse et de rédaction de mon mémoire de Master 1, des travaux de fin de semestre à rendre… Ce qui m’amène donc à mon sujet du jour : ce semestre, j’ai suivi un cours tout à fait passionnant sur les langues minoritaires dans le monde. Pendant quatre mois, j’ai voyagé depuis mon pupitre dans les confins de la Papouasie-Nouvelle Guinée, au cœur des tribus africaines, auprès des peuples autochtones canadiens, …

La validation du séminaire reposait sur la production d’un essai personnel. De mon côté, j’ai choisi de rédiger le compte-rendu de l’exposition du très talentueux peintre indien Manish Pushkale qui s’est tenue au musée Guimet cet hiver.

Ce sujet m’a littéralement transportée… J’ai beaucoup appris sur la situation des langues en Inde et sur la culture de ce pays qui ne cesse de me fasciner.

Avec surprise (mais aussi avec joie !), j’ai appris que mon dossier avait obtenu la note maximale. Ce qui me rend (un peu) légitime pour le partager avec vous…

Le voici donc en intégralité :

“To Whom the Bird should speak?”de Manish Pushkale

 Installation au musée Guimet, Paris, 18 oct. 2023 - 4 mars 2024

“When we think, we don’t need anyone, but when we are conversing, we need someone.”

Parcours d’un artiste autodidacte

Manish Pushkale est né le 26 octobre 1973 en Inde dans l’État du Madhya Pradesh.

Il a fait des études de géologie et d’archéologie à l’Université Barkatullah de Bopal.

C’est en artiste autodidacte qu’il rejoint le complexe artistique multidisciplinaire Bharat Bhavan[1] où il devient l’apprenti des grands maitres du mouvement de l’art abstrait de la fameuse école de Delhi.

[1] https://bharatbhawan.org/.

Dans cet environnement fertile, Manish Pushkale affine son style et sa sensibilité artistique : il se tourne résolument vers l’art abstrait et trouve en la personne de Sayed Haider Raza (1922-2016) son mentor. Ce dernier le considérait comme son « fils spirituel ».

Ses toiles calmes et contemplatives s’intéressent aux thèmes de la genèse, du progrès et du changement. Inspiré par certaines pratiques spirituelles telles que la méditation et l’ascèse, mais aussi par la musique Indienne, Manish Pushkale est largement exposé en Inde et à l'étranger depuis une vingtaine d’années. Il a notamment été exposé au Venice Biennale en 2010 et a participé à plusieurs expositions collectives comme Multitudes & Assemblages à l'Accademia Albertina di Belle Arti, à Turin en Italie (2021). Ses œuvres ont reçu de nombreux prix, notamment une bourse de l'Institut d'études avancées de Nantes en 2014 et le Grand Prix de la Biennale de Bharat Bhavan, Bhopal, en 2018.

L'artiste vit et travaille à New Delhi.

Présentation de l’installation « To Whom the Bird should speak? »

Du 18 octobre 2023 au 4 mars 2024, Manish Pushkale a exposé au dernier étage du musée Guimet une fresque de trois mètres de hauteur et dix-neuf mètres de long. Sa structure pliante, telle un leporello ou un paravent en forme de S, est une invitation du public à un véritable parcours sensoriel. L’immersion dans cette « architecture labyrinthique »[1] est totale : on peut y entrer, en sortir, tourner autour et s’y perdre.  

La question de la perte est d’ailleurs au cœur de l’installation : l’artiste a souhaité rendre hommage à la langue aka-bo. Cette langue, parlée par la tribu Bo de l’archipel d’Andaman, s’est éteinte il y a une dizaine d’années. Ses sonorités si particulières la faisaient ressembler au « chant des oiseaux », ce qui a inspiré le titre de l’exposition.

Pour lui rendre hommage, Manish Pushkale a choisi de faire dialoguer sur la toile des matériaux contemporains et anciens : des pigments naturels d’Andaman côtoient de la peinture acrylique, des cristaux Swarovski se mélangent au papier de riz népalais. L’ensemble forme « une vaste fresque abstraite, tellurique, cosmique, charnelle, sorte de cartographie sensible d’un monde fragile »[2] en voie de disparition.

[1] https://www.guimet.fr/fr/expositions/carte-blanche-manish-pushkale.

[2]https://www.beauxarts.com/expos/au-musee-guimet-manish-pushkale-deploie-un-fascinant-panorama/.

La langue aka-bo : une langue éteinte

Avant d’analyser le travail mené par Manish Pushkale, nous évoquerons brièvement le contexte linguistique de l’Inde ; nous donnerons ensuite un aperçu de la géographie et de l’histoire de l’archipel d’Andaman ; nous terminerons enfin par un bref état des lieux des langues de l’archipel, et en particulier de l’aka-bo.

  •   État des lieux des langues en Inde 

D’après l’Atlas des langues en danger dans le monde de l’UNESCO, « [l]’Inde et la chaîne himalayenne abritent l’une des mosaïques ethnolinguistiques les plus complexes du monde »[1]. L’Inde compte cinq familles linguistiques : l’indo-aryen, le dravidien, l’austro-asiatique, le tibéto-birman et l’andaman. En Inde, au Népal, au Bangladesh et au Sri Lanka, les langues indo-aryennes telles que l’hindi, l’ourdou, le bengali et le népalais sont dominantes tandis que les grandes langues dravidiennes sont davantage parlées dans le sud de l’Inde et au Sri Lanka.

Ces langues ont un statut de langues officielles, littéraires et écrites : elles ne sont pas menacées d’extinction.

Toutefois, il existe sein de ce vaste ensemble géographique environ trois cents langues concernées par le danger de l’extinction dont « quelque cent quatre-vingts langues tibéto-birmanes [qui] sont parlées par de petites communautés accrochées aux flancs de la chaîne himalayenne et étalées tout au long de la frontière entre l’Inde, le Myanmar et le Bangladesh ». Par ailleurs, certaines « langues dravidiennes et indo-aryennes, austro-asiatiques et daïques, parlées principalement dans le centre, l’est et le nord-est de l’Inde », sont également menacées[2]. Contrairement aux langues dominantes, elles ne bénéficient d’aucun statut officiel et d’aucune tradition littéraire ou scripturale.

Ce bref aperçu témoigne d’ores et déjà de la situation hautement problématique des langues en Inde ainsi que des enjeux politico-culturels qu’elle sous-tend.

[1] Atlas des langues en danger dans le monde, publié par l’Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture, Paris, 3e éd. 2010, p. 66.

[2] Loc. cit.

  • Géographie et histoire de l’archipel d’Andaman

Les îles Andaman sont constituées d'un ensemble d'environ 550 îles, rochers et affleurements rocheux s'étendant entre la Birmanie et Sumatra, dans le golfe du Bengale. Elles sont séparées de la péninsule malaise par la mer d'Andaman, une extension du golfe du Bengale, et font partie du territoire de l'Union des îles Andaman-et-Nicobar appartenant à l'Inde.

Géographiquement, ces îles sont plus proches du Myanmar et de l'Indonésie que de l'Inde continentale. Cependant, les contacts entre les Andamanais et les populations des pays voisins n'ont pas été établis dans un passé récent.

La capitale des îles Andaman est Port Blair, située au sud des îles, à 1255 km de Kolkata et 1190 km de Chennai.

Les Andamanais comptent cinq groupes ethniques qui sont parmi les plus petits en nombre sur la planète : les Grand-Andamanais, les Jangil, les Jarawa, les Onge et les Sentinelles.

D’après les scientifiques, le peuplement des îles Andaman daterait de l’époque prénéolithique, il y a près de 60 000 ans. Ses habitants représentent donc les derniers témoignages vivants d’une culture ancestrale.

Cette population autochtone ne cesse de s'effondrer depuis les différentes vagues de colonisation et d’occupation des îles. L’archipel est exploré en 1607 par Peyraud, voyageur français. Il est ensuite rattaché à l'Inde danoise à partir de 1754. En 1789, les Britanniques rachètent l’ensemble insulaire aux Danois afin de l’utiliser comme colonie pénitentiaire et base navale. Durant la Seconde Guerre mondiale, les Japonais l’occupent avant que les Britanniques n’en reprennent le contrôle au sortir de la guerre. Ce n’est qu’en 1947, année de l’indépendance de l’Inde, que l’archipel est rattaché au pays.

Actuellement, les Grand-Andamanais, qui représentaient la population la plus importante, ne comptent qu’une cinquantaine d’individus. La plupart sont des enfants vivant à Strait Island, près de Port Blair. Les Jarawa et la communauté Onge comptent quant à eux quelques centaines de membres[1].

[1] http://news.bbc.co.uk/2/hi/south_asia/8498534.stm.

  •  Généalogie de l’aka-bo ou langue bo

La famille linguistique concernée par cette étude est l’andaman. Cet ensemble comprend deux sous-familles linguistiques, le grand andamanais[1] et l'ongan, ainsi que deux langues présumées mais non attestées, le sentinelais et le jangil.

Le grand andamanais désigne les langues parlées par les peuples du Grand Andaman du nord et du centre de l’archipel. Comme nous pouvons le constater sur la carte ci-après, la langue aka-bo fait partie de ce vaste ensemble.

[1] Des recherches récentes tendent à démontrer qu’en raison de ses complexités lexicales et morpho-syntaxiques, le grand andamanais représenterait un isolat, c’est-à-dire une langue ne pouvant être rattachée à aucun ensemble linguistique. Il constituerait donc la sixième famille linguistique de l’Inde ; voir notam. : https://www.andamanese.org/great-andamanese.

Schematic Map based from the time of British Annexation (1851) along with current cities and the Andaman GT Road, 10/08/2013, Rasagy Sharma

Le fantasme du monolinguisme, porté en partie par les États modernes, est fortement contrarié par la réalité des pratiques linguistiques à travers le monde, comme l’illustre le cas des îles Andaman.

Rappelons que sur les 6000 langues parlées dans le monde, l’UNESCO estime que moins d’une centaine d’entre elles bénéficient du statut de langue officielle[1]. Cette absence de reconnaissance et de protection juridique conduit à l’inévitable disparition des langues les plus rares et les moins pratiquées.

La configuration linguistique des îles Andaman témoigne de ce recul dramatique de la diversité linguistique. Comme nous l’avons vu plus haut, les locuteurs des langues de l’archipel sont en effet peu nombreux. C’est pourquoi plusieurs projets scientifiques de préservation des langues andamanaises ont été menés dans les années 2000.

Un premier projet a vu le jour en décembre 2001 : le « Linguistic Survey of Andamans ». Il a été financé par l'Institut Max Planck d'anthropologie évolutionniste de Leipzig, en Allemagne. Vint ensuite le « Vanishing Voices of the Great Andamanese (VOGA)[2] », financé par le Hans Rausing Endangered Language Fund de la SOAS de Londres.

Cet ambitieux projet de documentation linguistique a été entrepris entre 2005 et 2009. La professeure de linguistique Anvita Abbi[3], originaire de l'université Jawaharlal Nehru de Delhi, et son équipe d'assistants de recherche ont passé presque quarante mois sur l’archipel afin de documenter le grand andamanais et produire des travaux descriptifs et théoriques sur la langue. Dans ce contexte, elle a rencontré Boa Sr, la dernière locutrice vivante de l’aka-bo, et a pu enregistrer sa langue et ses chansons.

Bien que la langue bo ait été étudiée de près, Boa Sr a malheureusement passé les dernières années de sa vie dans l'incapacité de communiquer avec qui que ce soit dans sa langue maternelle.  Sa mère, décédée une quarantaine d'années auparavant, avait longtemps été la seule personne à parler le bo. Boa Sr parlait également le dialecte andamanais de l'hindi, ainsi que le grand andamanais, mais aucun autre membre de la communauté linguistique du grand andamanais ne comprenait le bo. Décédée le 26 janvier 2010 à l'âge de 85 ans, elle a emporté avec elle la langue des oiseaux.

Le décès de Boa Sr a eu un certain retentissement médiatique, comme en témoigne la publication d’articles dans la presse internationale[4]. Il ravive le mythe du dernier locuteur, incarné par des figures devenues tristement célèbres comme celles d’Ishi, dernier Indien sauvage de la région californienne [5].

C’est ce tragique basculement dans l’oubli que Manish Pushkale a souhaité mettre en lumière à travers son exposition.

[1] Voir : Atlas des langues en danger dans le monde, op. cit.

[2] Site internet : https://www.elararchive.org/dk0014.

[3] Sa biographie est disponible sur le site suivant : https://www.andamanese.org/about/anvita-abbi.

[4] Voir par ex. : https://www.rfi.fr/fr/contenu/20100206-boa-senior-derniere-parler-langue-bo-vient-mourir ; http://news.bbc.co.uk/2/hi/south_asia/8498534.stm ;https://www.theguardian.com/world/2010/feb/04/ancient-language-extinct-speaker-dies ; https://www.independent.co.uk/news/world/asia/with-the-death-of-boa-sr-her-people-and-their-songs-fall-silent-forever-1890047.html.

[5] Voir Theodora Kroeber, « Prologue. Premières visions d’une civilisation : l’abattoir, la prison », Ishi. Testament du dernier Indien sauvage de l’Amérique du Nord, trad. Jacques Hess,Paris, 1968.

Voyage sensoriel à travers l’exposition de Manish Pushkale

L’installation « To Whom the Birds Should Speak? » est une œuvre kaléidoscope dans laquelle le public est invité à déambuler, prenant part à un véritable voyage initiatique mêlant écriture et archéologie.

La hauteur des panneaux, l’impression de grandeur et d’œuvre totalisante nous a tout de suite frappée. Les panneaux se dressent devant nos yeux, semblent s’offrir au monde. Pourtant, leur structure en forme d’accordéon déplié laisse présager un secret, un mystère ; nous sommes tentée de partir en expédition afin de découvrir les recoins inattendus, les passages dérobés que l’artiste aurait dissimulés.

L’installation devient alors le miroir de la complexité inhérente au langage, de ses subtilités et ses ambivalences que seule une traversée empirique permet d’appréhender.

Quand nous nous approchons, l’œuvre change de visage.

C’est en premier lieu l’irrégularité du matériau qui nous interpelle : rappelant les aspérités de la croûte terrestre, chaque panneau se compose de trous, réparations, surimpressions et craquelures. Avec ce matériau inégal et ce mélange de textures à la fois organiques et artificielles, traditionnelles et contemporaines, l’œuvre évoque la vulnérabilité des langues, leur caractère éphémère mais aussi le silence qui en résulte. Manish Pushkale donne en effet à voir un monde en train de devenir muet : le déclin des langues conduit inexorablement au déclin de la parole. Parce que la langue bo est perdue, les oiseaux n’ont plus de partenaires humains avec qui converser. Le parallèle avec les préoccupations écologiques est ici évident : de la même façon que nous constatons l’extinction des espèces et la perte de biodiversité de notre planète, les langues en tant que facteurs de diversité culturelle conduisent à un appauvrissement de notre humanité. L’un des mérites de Pushkale est d’avoir représenté cette perte à travers un parcours immersif et sensitif aux proportions monumentales : nous sommes face à la « cartographie » dégradée de la langue aka-bo. Cette démarche n’est pas sans rappeler l’œuvre du collectif Art Orienté Objet : une carte du monde dessinée au fusain, générée par des noms d’animaux en voie de disparition, dans des langues elles-mêmes en voie de disparition, s’efface progressivement sous le passage d’une brosse[1].

Précisons que de nombreux textes écrits en langues minoritaires exploitent la métaphore du monde silencieux pour signifier la perte causée par la disparition de la langue ; nous citerons à titre d’illustration les poèmes de Miguel León-Portilla[2] de Perumal Murugan[3] :

« Lorsque meurt une langue,

beaucoup ont déjà péri

et beaucoup d’autres peuvent aussi disparaître.

Miroirs à jamais brisés,

ombres de voix

à jamais réduites au silence : l’humanité s’appauvrit ».

Miguel León-Portilla

« Plus antique infiniment

Que la pierre et la boue

Cette langue ancienne

Depuis deux, trois, quatre mille, cinq mille ans,

Comme un réservoir

Elle sauvegarde précieusement des mots

[...]

Pourtant

Dans cette langue qui est la mienne

Là où résidaient mes propres mots

S’installe fermement le silence. » 

Perumal Murugan

[1] Art Orienté Objet (Laval-Jeantet et Mangin), L’Alalie, 2010-2022, fusain, balais motorisé et programmateur.

[2] Miguel León-Portilla, « Ihcuac tlahtolli ye miqui », trad. anonyme du nahuatl.

[3] Perumal Murugan, « Ma langue », trad. du tamoul par Vasumathi Badrinathan, Jentayu, n°9, hiver 2018-2019, p. 194.

Soulignons enfin que l’animal dont il est question ici, l’oiseau, représente dans l’imaginaire collectif la richesse du vivant. Dans le champ des études écocritiques, cet animal est souvent proposé comme métaphore ou allégorie de l’état de santé de la planète. En témoigne par exemple l’essai de Rachel Carson Silent Spring consacré aux effets délétères des pesticides sur l’environnement. Lors de ses enquêtes de terrain, la chercheuse avait établi un lien entre la disparition des oiseaux et la perte de la biodiversité[1]. La parole de l’oiseau traduit un rapport intuitif et spontané à la nature : si j’écoute le chant de l’hirondelle, je sais que le printemps est là ; si j’entends le cri d’une mouette, je comprends que l’océan n’est pas loin. Elle est par conséquent une preuve fiable de l’état de nos relations avec le vivant. Dans son essai, Rachel Carson proposait une vision catastrophiste du monde : celle d’un printemps éternellement privé du chant des oiseaux. La démarche de Manish Pushkale est similaire : en figurant la perte d’un lien intime avec les oiseaux, celui du partage du langage, il nous invite à questionner notre rapport au vivant.

Les différentes couches de matériaux se superposent sur un fond pictural aux couleurs discrètes, presque assourdies. Elles représentent un geste ambitieux, celui de la tentative de transcription d’une langue sans écriture. Ambitieux car, comme le précise Alain Ricard, « les systèmes d’écriture ne sont pas des systèmes d’enregistrement complets, mais partiels. On ne peut voir qu’une partie du langage »[2]. L’installation propose une alternative à ces systèmes incomplets : plutôt qu’une mise par écrit, nous assistons à une « mise en corps » reposant sur une expérience charnelle du public avec la langue. Cette expérience sollicite chacun de nos sens : la vue, l’ouïe – car le silence est à la base du son – de même que le toucher, le goût et l’odorat grâce à la présence des différents matériaux.

Cette langue inaccessible est par ailleurs donnée à voir dans son aspect sonore : les nombreux points, tirets et lignes courbes font office de composition au sens musical du terme. Nous sommes devant la partition des chansons de Boa Sr.

[1] Rachel Carson, Silent Spring, Houghton Mifflin, 1962.

[2] Alain Ricard, Le sable de Babel. Traduction et apartheid, Paris, CNRS Editions, 2011, p. 271.

“The message behind the work is about the fragility of the language so the material which I have used at one point is a very permanent material, but at the same time it reflects some kind of fragility by its tendency and its character.”

Certains éléments graphiques font écho aux langues anciennes de l’Inde : sur l’image ci-contre se dessinent très nettement des lettres de l’alphabet devanāgarī dont est issue la langue sanskrite, la langue des textes sacrés hindous. Nous apercevons notamment :

  • अ (a), première voyelle de l’alphabet

  • ग (g), consonne vélaire

  •  ए (e), voyelle

  • व (v) semi-voyelle labiale

Invoquer l’« alphabet des dieux »[1] dans une œuvre consacrée à l’extinction d’une langue indigène est un geste lourd de signification.  

Il exprime en premier lieu la mise à l’épreuve du temps sur le langage. Par ce renvoi discret à l’alphabet multiséculaire, l’œuvre interroge la pérennité des langues et le travail de mémoire incombant à la communauté intellectuelle et artistique. Si cette installation n’est pas une transcription de la langue aka-bo, elle témoigne malgré tout de son existence effective et réelle aux yeux du monde. Le geste est d’autant plus précieux concernant les langues telles que le bo dont la pratique n’a jamais dépassé le cadre restreint d’un territoire insulaire.

Si la démarche est honorable, elle ne rend pourtant pas le constat moins tragique : certaines langues dont l’aka-bo appartiennent aujourd’hui définitivement au passé. Comme le souligne Stephen Corry, président de l’association de défense des droits autochtones Survival International,

« [t]he extinction of the Bo language means that a unique part of human society is now just a memory »[2].

Perdre la langue bo, désormais réduite à un simple « souvenir », c’est perdre d’une part l’accès à notre histoire collective – Anvita Abbi souligne en effet que les langues andamanaises pourraient être parmi les dernières remontant à l'époque prénéolithique [3]– et oublier, d’autre part, nos histoires individuelles dans la mesure où « l’acte poétique [du langage] est un élément de connaissance du réel »[4]. Dans cette perspective, le travail de mémoire transforme la démarche artistique en une véritable nécessité scientifique et morale.

Enfin, notons la portée politique de cette installation : l’artiste ose mettre en relation une langue minoritaire, indigène et de tradition orale avec les langues érudites et savantes de l’Inde telles que le sanskrit. Langue des mantras et des textes sacrés hindous, le sanskrit est considéré comme un langage divin. L’exposition invite donc à renverser la hiérarchie de valeurs accordées aux langues indiennes : langue sanskrite et langue bo sont ici mises sur le même plan, la première donnant littéralement corps à la seconde. Ce rapprochement entre langues officielles et langues indigènes questionne en définitive les choix de politique linguistique du gouvernement indien : rappelons qu’au sortir de décolonisation, l’État indien a fait de l’hindi, langue issue du sanskrit, la langue officielle du pays avec l’anglais. Sa promotion représente un enjeu majeur d’affirmation identitaire nationale, comme en atteste l’article 351 de la Constitution indienne :

[i]t shall be the duty of the Union to promote the spread of the Hindi language, to develop it so that it may serve as a medium of expression for all the elements of the composite culture of India and to secure its enrichment by assimilating without interfering with its genius, the forms, style and expressions used in Hindustani and in the other languages of India specified in the Eighth Schedule, and by drawing, wherever necessary or desirable, for its vocabulary, primarily on Sanskrit and secondarily on other languages [5].

La notion d’assimilation est bien évidemment problématique dans la mesure où elle conduit à la mise sous silence et l’invisibilité des parlers vernaculaires. Manish Pushkale a choisi de représenter cette politique d’assimilation avec de grandes lignes ouvertes qui s’étalent sur plusieurs panneaux. Par cet effet de « contamination », c’est la politique indienne mais peut-être aussi plus largement la mondialisation qui viennent lisser les particularismes culturels locaux jusqu’à les gommer au profit de l’uniformisation.

[1] L’alphabet devanāgarī est souvent assimilé à l’écriture des dieux, le terme lui-même signifiant « cité des dieux » : देव (deva) signifie « divin » et नागरी (nāgarī) est le féminin de नागर (nāgara) qui signifie « citadin » ; voir : Zoë Slatoff-Ponté, Yogavataranam: The Translation of Yoga: A New Approach to Sanskrit, Integrating Traditional and Academic Methods and Based on Classic Yoga Texts--for University Courses, Yoga Programs, and Self Study, 2015, North Point Press, 528 p.

[2] http://news.bbc.co.uk/2/hi/south_asia/8498534.stm.

[3] Ibid.

[4] Edouard Glissant, Traité du Tout-monde, Paris, Gallimard, 1997, p. 187.

[5] https://cdnbbsr.s3waas.gov.in/s380537a945c7aaa788ccfcdf1b99b5d8f/uploads/2023/05/2023050195.pdf.

“We are entering into the time of the monolingual cacophony”

L’espoir n’est toutefois pas absent de l’œuvre : en témoignent la figuration des oiseaux et la représentation de la vie avienne sur certains panneaux.

Les œufs dans les nids semblent en effet incarner une promesse de renouveau et de transmission. Avec ces images pleines de poésie, Manish Pushkale invite à une prise de conscience globale afin que de nouvelles initiatives de préservation des langues minoritaires puissent éclore et s’épanouir à travers le monde.

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