2023 : L’heure du bilan
Nous y sommes : les traditionnelles fêtes de fin d’année battent leur plein, dans une ambiance hivernale désormais bien installée. J’ai retrouvé pour mon plus grand plaisir ma boîte à tisanes, mon plaid et mes chaussettes en laine !
L’année s’est terminée de manière intense avec beaucoup de cours à assurer, de travaux littéraires à produire, de demandes et sollicitations à traiter, tout cela dans un état émotionnel assez explosif. Je suis désormais soulagée de pouvoir mettre à profit ces deux prochaines semaines pour me reposer, me ressourcer et méditer.
Plus particulièrement, j’aimerais consacrer un peu de ce temps précieux à mon traditionnel bilan de fin d’année. 2023 fut extrêmement riche, à tous les niveaux, mais particulièrement sur le plan professionnel. J’ai beaucoup appris, beaucoup évolué, beaucoup travaillé. Ce bilan me permet de mettre en perspective les points à améliorer, les choses que j’ai trouvé particulièrement positives, les questions que j’ai pu me poser, aussi, à certains moments. Tout cela afin d’aborder sereinement 2024, dans un état d’esprit apaisé et ouvert. Il m’a paru important de partager avec vous quelques-unes de ces réflexions.
Séance de travail pour préparer les projets de 2024
Être, faire et vivre dans un seul et même espace
Cette année, j’ai eu certaines prises de conscience relative à mon métier. J’ai mûri. J’ai pris la mesure de ces réalités qui rattrapent souvent celles et ceux qui décident de vivre d’un “métier-passion”.
La première réalité est l’absence totale de séparation entre vie personnelle et vie professionnelle : tout ce que je fais au quotidien nourrit mon travail. Pour moi, il n’y a aucune façon concrète de distinguer la sphère professionnelle de la sphère personnelle. Ma réalité se résume à un seul et même espace : il englobe l’intégralité de ce que je suis/fais/vis.
Cette absence de contour n’est en aucun cas source de souffrance ; peut-être est-ce lié à mon tempérament : je suis une personne entière qui n’aime pas la division. Je crois que c’est plutôt l’inverse qui me pèse : quand je songe à mes anciennes vies professionnelles, je me rappelle les efforts permanents que je devais fournir afin de ne pas laisser déborder le “professionnel” sur le “personnel” et vice-versa. Parce que ces deux mondes n’étaient pas censés se côtoyer, encore moins se mélanger. Je me rappelle l’énergie que je dépensais à être dans cet état dissociatif permanent : “la Marion du boulot” VS “la Marion de la maison”.
Bien entendu, la posture que j’adopte lorsque j’anime mes séances de yoga et de méditation est une posture professionnelle. Je n’étale pas ma vie privée devant mes élèves et je m’efforce de transmettre à tous mes partenaires l’image d’une personne compétente, fiable et sérieuse. Toutefois, cela n’a rien à voir avec l’état dissociatif : je n’ai pas le sentiment de me cacher, de me masquer ou de devoir déployer des efforts surhumains pour paraître comme ceci ou cela. C’est une posture que j’incarne naturellement, sans artifice ni excès, et qui correspond à ce que je suis intérieurement. Cette manière d’être et de vivre mon “moi professionnel” a ôté une grande part des tensions que je pouvais ressentir auparavant dans le cadre de mes interactions sociales : je n’ai plus l’impression permanente de me déguiser au quotidien.
L’idée de vivre et de profiter de tous les aspects de ma vie dans un seul et même espace a quelque chose d’exaltant. Quand je pratique en tant qu’élève, seule à la maison ou avec mes profs, il n’est pas rare que certaines pensées me traversent durant le cours - “tiens ! voilà un mouvement à proposer à mes élèves !” Loin de me sentir envahie, je me sens au contraire connectée et nourrie. Cela ne m’empêche pas d’être à ma pratique et ne saurait entraver la sincérité de ma démarche.
Photo d’un autel dédié à Bouddha chez mes parents, dans notre maison sur la Côte d’Azur
Avant de sauter dans le grand bain du métier-passion, je m’interrogeais souvent sur ce traçage et ce franchissement des limites : arriverais-je à continuer la pratique “juste pour moi”, sans avoir constamment à l’esprit mon prochain cours ? Arriverais-je à consacrer le même temps à ma pratique personnelle ? Si la réponse à la première question est claire, la réponse à la deuxième est loin d’être évidente.
L’une des tentations du métier de prof de yoga est de consacrer beaucoup d’heures à préparer et donner des cours, au risque de voir son temps de pratique personnelle réduit à une peau de chagrin. Sur ce point, je crois que je suis enfin parvenue à une certaine forme d’équilibre. Cela s’est fait au prix de quelques ajustements et remaniements, voire de sacrifices. L’engagement dans la voie du yoga ne se fait pas sans une solide hygiène de vie. Cela irrigue chaque micro-aspect de mon quotidien. J’ai réalisé que si je négligeais cette hygiène de vie au profit d’un planning de cours démesuré, je ne me sentais plus alignée.
Par conséquent, j’essaie de rester fortement engagée dans ma sadhana, ce qui est, comme l’écrivait si bien Patanjali, un effort intense.
M’investir de nouveau dans les stages et les retraites est également quelque chose qui me manque terriblement. Si le Covid est passé par-là, il n’y a aujourd’hui aucune raison valable de ne plus trouver le temps pour ces événements formateurs. 2024 sera l’occasion de m’y consacrer !
Mon corps : mon outil de travail
Un autre aspect de mon métier a nécessité un certain nombre d’ajustements : celui de mon rapport au corps.
Enseigner le yoga et la méditation, c’est avoir pour seul outil de travail son propre corps. Partant de ce constat, inutile de préciser que la question de l’hygiène de vie est incontournable. Elle m’a amenée à accepter l’idée qu’il me faudrait octroyer certains moyens - matériels, financiers, …- et du temps à l’entretien de mon véhicule terrestre.
Sans basculer dans une forme de culturisme, j’ai appris à être dans une écoute réelle de mon corps. Ce n’est pas parce que l’on pratique le yoga quotidiennement que le corps est à l’abri de la fatigue ou du surmenage. Voilà une idée qui a fini par faire son chemin dans ma tête… Bien que mon hygiène de vie soit en accord avec ma sadhana (alimentation, refus de consommer/utiliser certains produits, pratique quotidienne des postures, du pranayama, de dhyana, etc, …), je dois dire que, ces derniers mois, mes efforts se sont surtout concentrés sur le temps de sommeil et de récupération musculaire. Un autre changement notable qui a révolutionné ma vie cette année : j’ai décidé d’intégrer certains actes, autrefois isolés, à ma routine de soin corporel tels que les massages.
La pratique du sport est une autre constante que je me dois de suivre strictement - et je ne suis pas toujours bonne élève sur ce point…
Actuellement, je dirais que la plus grande souffrance de mon corps réside dans son absence presque totale de contact avec la nature.
Si vous me connaissez un peu, vous savez combien la nature est importante pour moi. A mes yeux, le lien avec l’environnement naturel fait pleinement partie de ma discipline. Les premières pratiques de yoga sont nées dans les sommets de l’Himalaya et sur les bords du Gange. La nature constitue le cadre intuitif de la méditation. Contempler la nature est en soi une expérience de la plénitude.
Souvenirs d’un voyage en Irlande, au cœur des montagnes
Vivre le yoga tout en étant coupée des éléments naturels est pour moi un fardeau quotidien. Un fardeau que j’accepte malgré tout car la vie urbaine m’offre d’autres avantages non négligeables, et parce que dans le fond, je suis attachée à ce mode de vie. Néanmoins, je reste convaincue que rien ne peut remplacer l’expérience du yoga dans la nature.
J’ai eu la chance, il y a quelques années, de vivre entourée de montagnes. Lorsque je pratiquais au cœur de ce magnifique environnement, tout un univers sensoriel s’ouvrait à moi. Ce que j’éprouvais était d’une intensité et d’une profondeur uniques, qu’un contexte urbain ne pourra malheureusement jamais m’apporter. Je fais ce constat chaque fois que j’ai l’opportunité de partir loin de la ville et de dérouler mon tapis hors des murs.
Être en lien : vivre avec et pour l’autre
Peu de professeur·es diront le contraire : transmettre l’art et la philosophie du yoga, c’est dédier une immense partie de sa vie et de sa personne aux autres.
J’aborde ici une dimension de mon métier qui me tient particulièrement à cœur : celle du lien. Bien évidemment, la nature même de ce travail requiert des aptitudes relationnelles : enseigner est un art. Mais ce qui m’anime aujourd’hui, en tant que professeure, dépasse largement ce cadre. J’ai eu la chance immense d’avoir pu développer des liens profonds avec certaines personnes qui, aujourd’hui, me sont très chères.
Le yoga est une discipline dans laquelle le·la pratiquant·e s’engage entièrement. Aussi, la confiance placée dans la figure du maître est essentielle. Durant mes premières années de découverte et d’évolution dans la pratique, j’ai moi aussi été en lien avec des enseignant·es dont l’enseignement fut précieux. Je pense en particulier à deux professeurs qui ont su me guider et m’accompagner avec toute la bienveillance du monde. Je n’oublierai jamais tout ce que je leur dois.
J’essaie de transmettre ce que mes modèles m’ont appris, en y ajoutant mon empreinte et ma sensibilité. Je crois que c’est là la meilleure façon - ou peut-être simplement la plus juste - de répondre aux attentes de mes élèves. Ce que je vis avec chaque élève est unique. Qu’il s’agisse d’un cours privé, d’un cours collectif, d’un atelier ponctuel ou d’une séance en ligne, … Les modalités importent peu. Ce qui compte, c’est la présence que nous avons à l’autre au moment où il se trouve en face de nous. Être dans une attention pleine et entière. Vibrer et aligner ses énergies avec les siennes.
Si je devais choisir une autre façon de l’exprimer, je dirais qu’il s’agit de prendre soin. Prendre soin de mon élève au moment où il déroule son tapis et que j’aperçois, sur son visage, tout le stress de sa journée ; que je note les tensions dans ses épaules pendant Tadasana ; que j’entends sa respiration courte ou affolée pendant Sukhasana ; que je réalise qu’il y a, dans le quotidien de certaines personnes venant à mes cours, très peu de moments durant lesquels elles peuvent vraiment se détendre ; qu’il y a dans notre monde actuel une urgence de plus en plus grande, pour chacun·e d’entre nous, à créer du lien.
J’ai pourtant profondément conscience de mes limites. On ne vient pas sur le tapis pour faire sa thérapie, on n’y vient pas non plus pour faire sa gymnastique. Il y a des attentes à recadrer, quitte à susciter des déceptions. Le domaine dans lequel j’évolue, qualifié de “développement personnel” - ce qui me semble, sous bien des aspects, être une hérésie totale - peut parfois prendre des allures de solutions de la dernière chance pour tout un ensemble de problèmes non gérés ou non résolus. C’est pourquoi il me paraît vital de garder une vigilance extrême quant à ce nous, la communauté des professeur·es, proposons à nos élèves.
Vigilance quant à la nature de nos liens et des intentions qui les sous-tendent : sommes-nous toujours désintéressés ? sincères ? restons-nous ouverts aux critiques ? à la remise en question ? nous préoccupons-nous de la façon dont ce que nous disons est reçue et entendue par les élèves ? arrivons-nous à formuler des réserves ou à poser des limites face à un comportement envahissant ? ou, au contraire, nous laissons-nous submerger par le plaisir égotique de nous sentir indispensables à l’autre ?
Toutes ces questions sont importantes et je crois qu’il est indispensable de s’y confronter. En ce qui me concerne, j’ai instauré une habitude qui m’aide beaucoup à prendre de la distance vis-à-vis de ce qui se passe durant mes cours : le journal. Je n’hésite pas à prendre quelques minutes pour noter le contenu d’une séance, les retours éventuels des élèves, mes impressions quant à leurs progrès, leurs difficultés, leur état physique et émotionnel du moment, … Je prends le temps de relire ces notes quelques jours ou semaines plus tard. Il s’agit d’un travail minutieux de rétrospection et de consignation qui me permet de revisiter ou reconsidérer certains moments.
Mon journal, un objet précieux.
… Et pour le reste ?…
Il y aurait encore tant de choses à écrire sur mon métier…
Pour être parfaitement honnête, j’ai souvent le sentiment de faire partie d’une catégorie de personnes très privilégiées, celles qui ont la chance de vivre de ce qu’elles aiment et de s’épanouir un peu plus chaque jour grâce à ce qu’elles font. Ces personnes qui ont la possibilité de créer au quotidien un univers qui leur ressemble. J’ai le sentiment d’être une enfant qui, tous les jours, a le loisir de pouvoir apprendre, découvrir, rêver, faire rêver et grandir, tout en bénéficiant d’une immense liberté.
Bien sûr, cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de contraintes ou de choses déplaisantes. Toutefois, ces inconvénients représentent bien peu de choses comparé au bonheur éprouvé lorsque je donne cours. Et à la réflexion, si le monde était parfait, il serait certainement très ennuyeux !
Ce bilan professionnel de 2023 s’avère donc extrêmement positif. J’espère continuer sur cette lancée, et je crois que sur ce point, je tiens le bon bout ! 2024 promet d’être intense : entre la pérennisation de mes partenariats en cours et les nouveaux projets pour lesquels j’ai été sollicitée, je pense que je serai à 200% !
En attendant de vous retrouver, prenez soin de vous.
Hari Öm Shanti