Le Yoga et l’Art de l’équilibre
“L’équilibre est le rapport convenable, la proportion heureuse entre des éléments opposés ou juste répartition des parties d’un ensemble ; état de stabilité ou d’harmonie qui en résulte”.
L’équilibre présuppose l’existence de forces opposées ou contraires. C’est de la relation, du rapport entre ces deux forces, de la manière dont elles vont interagir que résultera l’équilibre.
Petit exemple culinaire : pour qu’un plat ait suffisamment de goût, il est indispensable d’équilibrer les saveurs. Trouver la justesse de l’assaisonnement. Ne pas servir trop chaud ou trop froid. Laisser l’acidité s’exprimer sans effacer la douceur. Concilier ce qui est par nature inconciliable : des forces contraires ou opposées.
Dans la pratique du yoga, on retrouve cet impératif : tout est une question d’équilibre.
Le débutant ne tarde pas à s’en rendre compte dès lors qu’il s’agit de réaliser une posture. Le manque de souplesse, de flexibilité ou de tonus musculaire crée une tension dans le corps. Sa conséquence est inévitable : l’inconfort, voire la douleur. Or, l’essence du yoga est de ne pas se faire mal. Un (bon) professeur ne vous encouragera jamais à vous froisser un muscle ou vous bloquer le dos pour aller dans Paschimotanasana (ou alors, il aura confondu yoga et danse classique).
C’est l’œuvre d’une pratique régulière des postures, associées au travail respiratoire, qui permettra au corps de s’ouvrir, de devenir plus souple, plus puissant, plus tonique. C’est pourquoi, quelle que soit la posture que l’on souhaite réaliser, l’équilibre est primordial : en écoutant attentivement les signaux envoyés par le corps, on est en mesure de trouver cet équilibre.
Le premier équilibre à trouver est celui qui se situe entre l’effort et la détente.
Trop d’effort peut conduire à se blesser ; trop de détente peut conduire à l’inaction, à l’incomplétude du mouvement. Le but est de créer un espace entre ces deux extrêmes. B.K.S. Iyengar disait qu’il faut « créer la détente en l’équilibrant avec le juste degré de tension ».
Il faut bien admettre qu’au début, cet équilibre est délicat à atteindre. Souvent, il s’exprime dans la subtilité : un micro-mouvement, une inspiration un peu plus profonde, une micro-rétention du souffle, peuvent permettre au corps de s’aligner. Cette recherche constante de l’équilibre dans la pose est d’ailleurs merveilleuse à explorer. Elle donne accès à des trésors insoupçonnés du corps physique et énergétique. Pour reprendre les mots de Françoise Mazet :
« On trouve l’équilibre entre les deux pôles. L’équilibre corporel se situe entre l’effort et la détente, [entre] le faire et le lâcher-prise. [...] crispé dans la volonté de tenir, on trébuche ; trop détendu, peu vigilant, on ne tient pas non plus ».
Partant de là, le yogi est invité à s’intéresser à une autre forme d’équilibre : l’équilibre qui se situe entre le confort et l’inconfort.
Il n’est pas rare pour le pratiquant, notamment lorsqu’il est confronté à une posture non maîtrisée, de devoir faire face à l’inconfort. Là encore, l’écoute du corps est indispensable : jusqu’à quand pouvez-vous composer avec votre douleur, avec votre sensation d’inconfort ? Jusqu’à quel moment pouvez-vous tenir sans atteindre le point de non retour ? C’est là tout le travail. Françoise Mazet décrit ce processus comme celui qui nous invite à « négocier dans le calme, paisiblement, avec un ligament récalcitrant, sans renoncer, atteindre ses limites, les reconnaître, s’installer à leurs frontières ». Cette idée est magnifique : la bonne posture, c’est celle que vous avez quand vous êtes installés aux frontières de vos limites physiques. Le défi de la posture, c’est d’aller au-delà de ces limites raisonnablement.
Pourquoi, me demanderez-vous, s’infliger ce qui pourrait s’apparenter à des séances de torture ? Est-ce du masochisme ? Non, vous répondrai-je, c’est tout l’inverse : il s’agit d’une grande preuve d’amour envers soi-même. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’en se plaçant dans une attitude d’écoute envers notre corps, nous saurons distinguer la douleur « juste » ou « utile », celle qui est inhérente à notre transformation physique (renforcement, élongation graduelles) de la douleur « mauvaise » ou « inutile », celle qui provient de la violation de nos capacités physiques actuelles. Celle qui, précisément, résulte du déséquilibre. Il n’est de plus belle façon d’explorer les potentialités de notre corps et, ce faisant, de lui rendre hommage.
Si le travail est fait dans la durée, avec respect pour le corps et en cultivant la patience, la recherche de l’équilibre se transformera en une merveilleuse façon d’instaurer de l’harmonie dans sa vie. « Trouver le confort même dans l’inconfort » (B.K.S. Iyengar), c’est expérimenter la sensation agréable dans la douleur. C’est comprendre que la vie est faite de souffrance et de plaisir, c’est admettre que ces deux extrêmes sont inévitables. La recherche de l’équilibre dans les asanas est un exercice que l’on peut transposer sur le plan émotionnel : loin de se limiter aux postures, l’équilibre finit ainsi par infiltrer tous les recoins de notre existence, chaque parcelle de notre quotidien. On en vient à apprécier sincèrement et pleinement cet état de modération constante. On trouve dans l’équilibre et la quête du juste milieu une stabilité mentale, affective, intellectuelle, qu’un partisan de l’extrême ne pourra jamais atteindre.
« Le yoga, ô, Arjuna, n’est pas pour qui mange trop ni pour qui ne mange pas du tout, ni pour qui a l’habitude de trop dormir ou qui au contraire demeure toujours éveillé ».
Bhagavad-Gita, chant VI, verset 16
Voilà l’un des grands secrets des yogis : l’équilibre en toute chose.
Ce principe de vie se retrouve dans les Yoga-Sutra : Patanjali cite parmi les Yamas, les observances morales vis-à-vis d’autrui, le principe de brahmacharya. Traduit la plupart du temps par « chasteté », « modération » ou « sagesse », ce terme sanskrit renvoie à la notion d’équilibre. Pratique brahmacharya celle et celui qui « s’abstient de toute complaisance excessive qui aboutirait à un gaspillage de son énergie ». C’est dans l’excès et dans l’extrême que l’on se perd et s’épuise inutilement. C’est aussi dans l’extrême que l’on se condamne au malheur. « La chaleur à son extrême engendre le vent, dit un proverbe chinois, de même que le bonheur à son extrême engendre la tristesse ».