Ralentissez… C’est l’automne
A mes yeux, l’arrivée de l’automne est synonyme de douceur, de mystère et d’émerveillement. Rien ne m’émeut plus que ce rite de passage, cette transition du rythme effréné de l’été, fait de soirées brûlantes et interminables, à la douceur romantique des premières nuits gorgées de fraîcheur. Les journées d’automne sont empreintes d’une atmosphère unique, chaleureuse et tendre comme des souvenirs d’enfance.
Tous les ans, je revis le même tourbillon intérieur : la mémoire vivace de mes automnes tourangeaux faits de longues promenades sur les bords brumeux de la Loire et du Cher. J’ai en mémoire la lumière dorée du soleil se frayant un chemin entre le feuillage rougeoyant des chênes. Les odeurs d’humus, de sève et d’écorce sont encore en moi ; elles me rappellent la joie toute simple qu’il peut y avoir à observer la nature entamer ce long processus d'intériorisation.
Je songe également aux automnes québécois, à mon émerveillement, chaque fois que je déambulais dans les rues de Montréal, le nez constamment levé vers la cime des arbres, contemplant le spectacle unique des dégradés de vert, de rouge, de jaune et d’orange. Toute une palette d’artiste déployée ici sous mes yeux, comme une offrande à la divinité Automne. Je me rappelle la beauté du Mont-Royal paré de mille couleurs, de mille odeurs et de mille ambiances selon que l’on venait s’y promener à l’aube ou au crépuscule. Je me rappelle la chaleur dans les cafés, la chaleur sur les terrasses, la chaleur des rires et des embrassades.
L’automne au Québec est indissociable du goût du café chaud, de la cannelle et de la pomme. Il m’évoque également la couleur orange. Couleur des feuilles, couleur des citrouilles, symboles de la fête des morts que les québécois célèbrent avec beaucoup d’enthousiasme.
L’automne est peut-être ma saison préférée. Celle du ralentissement, du changement de rythme, de la transition d’un état à un autre. Méta-morphose. Passage du dehors au dedans, du chaud au froid. Entre deux rives. Tiédeur. Espace intermédiaire.
J’aime ces entre-deux. C’est peut-être dans ces espaces de transition que l’on se révèle le mieux. Quand rien n’est fini mais que tout est déjà entamé. Processus en marche. Impossible à freiner. Impossible à arrêter.
Dans ce tourbillon de réminiscences, je savoure l’idée du ralentissement. Prendre le temps de respirer. De penser. Et surtout : d’accepter tout ce qui change et emporte changement. Les années qui passent, les relations qui se transforment, le corps qui mature, les émotions qui s’affinent, les pensées qui s’effacent, les souvenirs qui s’estompent, les blessures qui cicatrisent, les aspirations qui évoluent…
Quand je prends le temps de ralentir, je n’accepte pas uniquement le changement de rythme. J’accepte mon propre changement. J’accepte qu’à chaque instant, je suis déjà Autre. J’accepte de déposer derrière moi les différentes peaux composées de tous ces vieux espoirs, ces premiers émois, ces longs adieux, ces amours ratées, ces choses du passé mises en boule et oubliées dans un recoin de mon être. Me délester de ce petit tas de peaux inutiles, opérer ma propre métamorphose.
“Dépose tes larmes, me dit l’Automne. Dépose tes armes. Embrasse le monde. Ne succombe pas aux chants torturés de la Nostalgie, regarde le présent, regarde vers l’avenir. Laisse ce qui n’est plus derrière toi. Accueille ce qui est, accueille ce qui vient.”
Quand je prends le temps de ralentir, j’accepte également de faire résistance au monde. Ce monde qui va trop vite, ce monde pressé de personnes aliénées et de vies oppressées, ce monde sans répit de corps opprimés et de cœurs comprimés. Je me propose un moment de résistance, un moment d’expérimentation du lent, du calme, du temps. Le temps est devenu mon bien le plus précieux. Je n’ai plus envie de le malmener. Passer ma vie à courir après le temps, à en rogner toutes les extrémités, à le tordre dans tous les sens pour y faire rentrer, comme dans une culotte rétrécie, les moindres petits morceaux de mon existence : vie sociale, vie professionnelle, tâches journalières, tâches exceptionnelles, bribes de discussion éparpillées, projets en suspens, pensées en survol, planification, organisation, gestes du quotidien, et tout écrire sur une petite feuille pour ne rien oublier, ranger ce grand fatras dans des petites cases, et surtout ne rien oublier, et surtout tout noter, et surtout ne rien zapper.
L’Automne aura eu raison de mon perfectionnisme maladif : ralentis. C’est le bon moment. Savoure ce que tu peux être la seule à t’octroyer : la vie.
Quand j’observe par ma fenêtre les caprices du ciel, ses nuances de bleu pâle et de bleu profond, ses longues trainées de nuages comme autant de formes romanesques qui racontent, à qui veut bien écouter, les merveilles de la nature, je réalise alors que je suis à ma juste place. Avec pour drap de nuit la caresse de l’Automne, comme un souffle de poésie déposé là sur mon cœur, comme un grain de beauté éclos sur ma peau.
Silence délicieux.
Si le chat ronronne sur mon ventre pendant cette contemplation, le bonheur est alors complet. J’épouse la délicatesse du félin qui, loin de se pavaner, admire avec moi le tableau du dehors. Encore des couleurs, toujours. Puis des odeurs de bois qui brûle, de terre mouillée, des odeurs qui vont chercher profondément en moi les échos de l’enfance campagnarde. Car j’ai été autrefois une enfant du dehors. J’ai tendance à l’oublier : moi autrefois petite fille du jardin, moi aujourd’hui - et depuis plus de quinze ans - grande fille de la ville.
L’automne est donc pour moi doublement essentiel : ralentir, première étape ; se souvenir, deuxième étape. Se souvenir de quoi ? Se souvenir qu’il est essentiel de se souvenir.
A bien y réfléchir, il se peut que j’aie découvert la vie avec l’automne des forêts, l’automne des prairies, l’automne des rivières et l’automne des jardins. Il se peut que mes tous premiers émois fussent ceux des premières gelées. Il se peut que mes premiers moments érotiques fussent liés au contact de la rosée matinale sur mes doigts et du brouillard dans mes cheveux.
Il se peut que l’automne, saison de ma naissance, soit imprimée en moi comme une encre. Une sorte d’ADN. Un héritage qui ne se discute pas.
Cette phrase sans cesse martelée, dans un murmure solennel :
“L’on ne saurait rentrer deux fois dans le même fleuve”.