Un certain rapport au temps. Méditer pour s’oublier dans l’instant
Voilà plusieurs mois que je n’ai pas écrit sur mon blog. Certainement par manque de temps. C’est toujours ce qu’on se dit : “je n’ai pas le temps”. Nous sommes toutes et tous des amputé.e.s du temps.
Pourtant, l’été dernier durant mes vacances, j’avais pris la ferme résolution de ralentir, de ne pas me laisser emporter par la tornade. Mais le rythme effréné du quotidien m’emporte, parfois malgré moi, en raison de cette tendance fâcheuse consistant à dire “oui” à telle proposition, telle opportunité, sans réfléchir à ce qu’elle peut concrètement impliquer ; et quand rien ne se présente à moi, je m’arranger pour mettre en place de nouvelles activités, m’imposer de nouvelles échéances, me créer de nouveaux défis… Si bien que je termine souvent la fin de chaque période scolaire sur les genoux. J’aimerais donc prendre quelques minutes aujourd’hui pour tenter d’analyser ce phénomène.
Pourquoi passons-nous notre temps à nous affairer, à remplir notre vie d’impératifs, de loisirs, d’interactions diverses et variées, pour finir ensuite par nous plaindre de ne pas voir les aiguilles de l’horloge tourner ?
Comment ne pas voir dans ce phénomène une forme d’évitement de nous-mêmes ? Courir après le temps nous maintient dans l’illusion que nous sommes les victimes de notre propre aliénation. Mais à bien y réfléchir, si nous nous élevons quelques minutes pour observer, avec un peu de perspective, le grouillement qui caractérise nos vies faites d’agendas noircis, de post-it, de notifications, de rendez-vous à la chaîne et de respirations chronométrées, qu’y verrions-nous ?
Probablement pas grand-chose, et c’est bien là le problème. Nous sommes tellement convaincu.e.s de notre propre béance que nous ressentons le besoin urgent de nous détourner de nous-mêmes. Comme si la vie, dans tout ce qu’elle peut offrir de simple et de quotidien, ne suffisait pas à nous nourrir.
Je ne nie pas qu’il peut y avoir des blessures profondes dont il est indispensable de nous couper. Il en va parfois de notre survie. La fuite de la souffrance passe souvent par une forme d’effervescence, par notre engagement dans quelque chose, peu importe ce “quelque chose” tant que cela permet de faire taire ce qui nous ronge : travail, engagements associatifs, relations, loisirs, études, … Pour trouver des moyens de crever le temps, l’être humain est très inventif.
Regarder en face ce qui nous brise, ce serait admettre que nous sommes brisé.e.s. Qui a ce courage ?
Je crois par ailleurs qu’il règne souvent une confusion, dans nos esprits, entre oisiveté et vacuité. Si nous rejetons le fait de ne rien faire, c’est parce que nous sommes persuadé.e.s que ce rien est synonyme de vide. Or, le vide effraie, et à raison : qui a envie de se sentir vide ? Je dirais même : qui a envie de se sentir vide dans une société qui encourage à consommer, à remplir, à occuper le moindre espace ?
C’est ici que je perçois, en ce qui me concerne, l’intérêt immense de la méditation.
A mes yeux, l’expérience méditative nous rapproche de ce nous appelons le rien.
Je m’explique : dire que la méditation est une expérience du rien signifie qu’à travers elle, je ne recherche rien.
Quand je médite, je laisse temporairement de côté l’agir pour me concentrer sur l’être. Méditer est un état plutôt qu’une action. C’est d’ailleurs pour cette raison que, très souvent, dans mon travail, on m’oppose le raccourci suivant : méditer, c’est ne rien faire. Oui et non.
Si, par “faire”, on intègre la totalité des actions banales et quotidiennes ponctuant nos vies - travailler, manger, marcher, cuisiner, lire, discuter, réfléchir, faire l’amour, dormir, etc… -, alors je répondrais oui : la méditation, c’est ne rien faire.
En revanche, si, par cette expression, on désigne simplement le fait de se laisser être, je répondrais que la méditation est en elle-même une forme d’agir dont nous n’avons pas l’habitude.
Je pourrais mettre cet agir en parallèle avec ce qui se passe quand, lors d’une randonnée ou d’une promenade, nous tombons sur un paysage magnifique : à ce moment-là, nous cessons notre marche et nous contemplons. Le temps est alors suspendu : nous nous connectons à cet espace, à ce lieu qui nous appelle, nous interpelle, nous émerveille. La contemplation parle en réalité d’une sublimation du réel : la réalité prosaïque est brusquement transformée en un espace extraordinaire, elle est déplacée dans un “hors-temps”, nous perdons nos repères, nous oublions la vie, nous nous oublions nous-même pour nous confondre dans cet espace. C’est une chose à laquelle nous ne prêtons aucune attention, et c’est précisément pour cela que cet instant est magique.
Or, nous sommes d’accord pour dire que quand nous contemplons la nature, nous ne faisons pas rien : justement, nous contemplons. La méditation est de cet ordre-là : nous contemplons à l’intérieur de nous-même.
Vallée de la Loire, hiver 2025
Et, tout comme lorsque nous contemplons le coucher du soleil sur la mer, la majesté des montagnes, l’écoulement d’une cascade ou la canopée d’une forêt, notre rapport au temps s’altère quand nous méditons. Le temps apparaît soudainement comme élastique : il s’allonge, se rétrécit, se métamorphose ; les minutes peuvent sembler des heures, les heures peuvent sembler des minutes. C’est une forme d’abandon, un état qui s’impose à nous, que nous n’avons pas recherché, et c’est ce qui en fait, à mon sens, toute la valeur.
Depuis toujours, les mystiques s’isolent dans la nature pour se connecter à des plans de conscience supérieurs. La nature fait précisément résonner en nous le non-raisonnable, le non-rationnel. Mais cela ne peut émerger que si notre rapport au temps s’altère, nous propulsant dans un “ailleurs” temporel.
Cela ne signifie pas que la méditation en milieu urbain soit impossible. Le maître bouddhiste Thich Nhat Hanh méditait dans des halls de gare et des aéroports ! Il nous faut en réalité apprendre à développer cette faculté de retour à soi, ce qui est de moins en moins évident pour nous, humains du monde moderne.
Quoiqu’il en soit, je prends de plus en plus conscience de l’importance de ralentir et d’expérimenter d’autres rapports au temps. Certaines initiatives comme une journée sans téléphone et sans montre, une retraite du silence, une immersion dans la nature, permettent d’appréhender de façon plus organique notre relation au temps. Et je pense que nous en avons toutes et tous besoin !